En conversation avec Antoine Jourdan
Antoine Jourdan, créateur de mobilier d’art, designer et agent d’artistes, développe depuis plusieurs années une approche fondée sur le dialogue entre art, design et savoir-faire. A travers cette conversation Antoine nous en dit plus sur son parcours multidisciplinaire.

Entretien publié dans la newsletter AMY d’août 2026.
Si vous deviez vous présenter aujourd’hui à travers votre parcours, qui est Antoine Jourdan et quel fil conducteur relie toutes vos expériences, de l’artisanat au commerce en passant par le luxe ?
Je suis avant tout quelqu’un qui a toujours été attiré par les belles choses, mais surtout par les personnes qui savent les faire. J’ai grandi dans un environnement où l’artisanat et le commerce occupaient une place importante. Très tôt, j’ai compris que derrière un objet, un meuble, un bijou ou une œuvre, il y avait d’abord une main, une technique, une histoire et une relation humaine.
J’ai ensuite eu mes premières expériences en Italie et dans différents pays d’Europe, avant d’entrer, à vingt ans, chez Louis Vuitton, d’abord à Saint-Tropez, puis à Cannes et à Paris. Après trois années dans cette maison, j’ai rejoint Gucci à Cannes. Ces années dans le luxe ont été très formatrices : elles m’ont appris l’exigence, le sens du détail, la qualité de la relation avec le client, mais aussi la manière de raconter un produit, une matière, un savoir-faire et de lui donner sa juste place.
En 2016, j’ai créé mon entreprise pour réunir tout ce que j’avais appris et me consacrer pleinement à ce qui m’animait depuis longtemps : l’art, les artistes et le design. Le fil conducteur de mon parcours, c’est donc la rencontre. La rencontre avec un savoir-faire, avec une personnalité, avec une matière, avec un client ou avec un lieu. J’aime créer des passerelles entre des univers qui ne se rencontreraient pas forcément. C’est ce qui m’a conduit à devenir à la fois créateur de mobilier d’art et agent d’artistes. Mon travail consiste finalement à faire dialoguer la création, le savoir-faire et le regard de celui qui va vivre avec l’œuvre.
D'où vient votre sensibilité à l'art et au design ? Y a-t-il eu une rencontre, un artiste, un objet ou un moment particulier qui a fait naître cette passion ?
Cette sensibilité est ancienne. Elle vient certainement de mon enfance dans le monde de l’artisanat et du commerce, et de cette proximité avec des personnes qui fabriquent, transforment et inventent. J’ai toujours été sensible aux matières, aux proportions, aux objets qui ont une présence et aux savoir-faire que l’on ne peut pas remplacer par une simple production industrielle.
Mais il y a eu une rencontre qui a véritablement changé beaucoup de choses pour moi : celle avec le céramiste Georges Pelletier. Découvrir son univers, son atelier, sa manière de travailler la terre et surtout sa liberté créative a été déterminant. Il avait une identité immédiatement reconnaissable, une œuvre très personnelle, et en même temps une grande richesse de formes et de possibilités. Cette rencontre m’a donné envie d’aller plus loin : non seulement défendre le travail d’un artiste, mais aussi imaginer comment son univers pouvait dialoguer avec d’autres savoir-faire et entrer dans de nouvelles créations.
C’est notamment de là qu’est née une partie de mon approche du mobilier d’art : ne pas simplement juxtaposer des compétences, mais créer une vraie conversation entre elles. La céramique de Georges Pelletier, le métal, le bois, le bronze, le travail d’une maison comme Tournaire... chaque matière et chaque métier doivent conserver leur identité tout en participant à une œuvre commune.

Vous êtes à la fois créateur, désigner et agent d'artistes. Concrètement, quel est votre rôle auprès des artistes que vous représentez ? Comment les accompagnez-vous dans le développement et la diffusion de leur travail, tout en préservant la singularité de leur univers ?
Être agent d’artiste, pour moi, c’est d’abord être un lien. L’artiste doit pouvoir rester concentré sur ce qu’il fait de mieux : créer. Autour de lui, il y a pourtant tout un monde à gérer : les collectionneurs, les galeries, les expositions, les commandes, les demandes particulières, la communication, la logistique, les collaborations, parfois la production ou l’édition de certaines pièces. Mon rôle consiste à faire le lien entre l’artiste et tout cet environnement.
Je m’occupe donc de présenter son travail, de répondre aux clients, d’organiser ou de rechercher des expositions, d’accompagner des commandes, de développer des opportunités de diffusion et surtout de trouver les bons interlocuteurs. Il ne s’agit pas simplement de vendre une œuvre. Il faut savoir expliquer le travail, raconter le parcours, donner des clés de lecture et faire comprendre pourquoi cette œuvre est singulière. Un collectionneur n’achète pas uniquement un objet : il entre dans un univers.
L’autre dimension essentielle est de respecter l’artiste. On ne peut pas appliquer une recette commerciale identique à tout le monde. Certains artistes ont envie de beaucoup communiquer, d’autres beaucoup moins. Certains souhaitent collaborer, d’autres ont besoin de protéger davantage leur espace de création. Il faut donc trouver, avec eux - quand cela est possible, car ce n’est pas toujours simple - les bonnes solutions pour les mettre en avant sans les dénaturer. Cela peut passer par une exposition, une rencontre avec des collectionneurs, un projet avec une maison, une présence dans un lieu particulier ou simplement par la capacité à parler correctement de leur travail.
Je vois mon rôle comme celui d’un passeur : je protège la singularité de l’artiste tout en créant les conditions pour que son œuvre rencontre le monde.
Quels sont les trois clés que vous donneriez à un novice pour lui faire apprécier l'art et le design ?
La première clé serait de regarder avant de vouloir comprendre. On a parfois peur de l’art parce qu’on pense qu’il faut connaître l’histoire de l’art, les courants ou les techniques pour avoir le droit d’avoir un avis. Je crois au contraire qu’il faut commencer par sa propre sensation : est-ce que l’œuvre m’attire, me dérange, m’intrigue, me donne envie de m’en approcher ? Le premier rapport à l’art doit être libre.
La deuxième clé serait d’aller voir la matière et, chaque fois que c’est possible, de rencontrer ceux qui créent. Entrer dans un atelier, comprendre comment une céramique est modelée et cuite, comment un métal est travaillé, comment un meuble est construit ou comment un peintre prépare son travail change complètement le regard. On cesse de voir uniquement l’objet fini et on commence à percevoir le temps, la maîtrise et les choix qu’il contient.
La troisième clé serait de ne pas suivre uniquement la valeur, la mode ou le discours des autres. Il faut apprendre à construire son propre regard. Une œuvre peut être importante parce qu’elle vous accompagne, parce qu’elle provoque une émotion ou parce qu’elle vous fait découvrir un univers. Pour moi, apprécier l’art et le design, c’est avant tout rester curieux, regarder beaucoup, comparer, poser des questions et accepter que ses goûts évoluent. Le plus important est de créer une relation personnelle avec ce que l’on regarde.